Impostura temporis
Plus le temps s’écoule est plus il est insignifiant d’en mesurer l’exacte longueur ou sa courbure et d’en départir avec son décompte universel comme si cela avait de l’importance. En dépit et contre toute attente en la matière, le temps est pertinent dans ce qu’il peut apporter en tant que dimension supplémentaire mais pas comme durée intangible et filandreuse de laquelle il faudrait s’accommoder. A laquelle il faudrait s’ajuster comme ceux qui marmonnent qu’il faut vivre avec son temps. Cela laisse planer l’idée qu’un temps nous serait alloué pour que nous en fassions notre beurre. Alors que tout pousse plutôt à constater, certes à contre cœur ou à regret, sans qu’on ne sache s’il faut un s pluriel au regret substantif que le temps nous échappe et que sa consistance nous est profondément étrangère et que son accommodation pas plus que son louage à une quelconque tâche ou labeur ne vienne en dissiper la nervure existentielle.
Depuis petit enfant je forme toute sorte de conjectures au temps et aux temps.
Au temps tel qu’il se présente en tant que donnée spatiotemporelle de situation et de positionnement ; aux temps, ceux qui gouvernent et président non seulement à nos conduites et attitudes mais font aussi œuvre de forme à galber l’esprit, à corseter l’imaginaire et l’utopie pour et au final faire acquérir la posture pour les endurer.
En ce sens, je ne suis pas de mon temps et pourtant j’y suis.
Je n’ai que faire de l’époque vague et déprécatoire mais m’y opposer sans relâche et aussi vertement ne fait que lui insuffler davantage d’importance. La relation au temps m’est apparu dans sa cruelle stupidité lorsqu’en lisant au détour d’une quelconque revue un chiffre dont l’expression me laisse perplexe.
Il fallait en 1870, 360 heures de voyage pour rejoindre Paris depuis Bayonne. Aujourd’hui 5 heures 35 minutes séparent les deux villes.
La distance ne s’est pas modifiée ou si elle l’a été c’est si minime que ça ne compte pas. Le temps s’est rétréci. Pour ce déplacement qui autrefois prenait des semaines, deux pour être exact, le temps se déplacement s’est effondré et il ne représente aujourd’hui plus qu’une misérable matinée bien remplie. De quoi gagner du temps. Sauf que la question posée est un peu plus vaste que la simplissime soustraction 15 jours moins 5 h 35 est égal au temps gagné. Fortiche le progrès. Bravo la modernité et toute sa technicité, son automaticité, ces circuits intégrés, ses ordinateurs magistralement programmés. On considère que l’ensemble de l’appareillage intégré dans nos communes habitations suit le cours d’une ligne d’habitus plus ou moins figés : la famille de cadre moyens s’accommode d’un lave-vaisselle, d’une machine à laver et son sèche linge en désinence et n’importe quelle famille dite ouvrière possède plusieurs écrans de télévision. Les robots ménagers remplacent avantageusement les petites mains d’autrefois, familiales ou asservies par les liens de l’esclavage puis du fermage pour enfin aboutir au salariat moderne dont on serait bien inspirés de remettre en cause le caractère délétère et humiliant de la servitude que recèle le lien de la subordination hiérarchique reconnue par la Loi au sein de la relation de travail. Pour clore l’épitaphe, remarquons au passage la commodité confondante et confuse avec laquelle de tels liens naissent et existent et prolifèrent au sein de sociétés dites avancées et superbement démocratiques. En légalisant l’existence au moyens de concepts tels que le contrat librement conclu entre deux personnes adultes libres de consentir, en maintenant la fiction de la vente de la force de travail contre une certaine rémunération, s’opère l’accaparation du temps disponible chez l’être humain. Il est aujourd’hui moins important qu’il y a deux cents ans, pour autant les salariés ne sont pas plus libres, la sphère du travail occupe toujours autant les préoccupations et alimente l’angoisse du devenir. C’est une question de temps, il n’y en a pas plus aujourd’hui que par le passé, en revanche son intensité et sa densité posent la question de son imposture.
Le Mainate |