Identité(s)
Tout est gâché.
Le goût doucereux et acide des instants où se brouillent les frontières et les limites s’estompent envahit le fond de ma gorge. J’avais espéré dans une attente névrotique et déraisonnée le moment de la libération comme le dernier sursaut d’une spasmodique contraction à l’instant d’accoucher d’une si méritée, besogneuse mais hardie qualification pour le carrousel sud-africain de Tout-le-monde-du-football. L’instant est là à portée de main, disposé comme une offrande trop belle, disproportionnée, gauche et obscène dans une tenue inappropriée. Tout cadre à l’impossible et les quelques secondes qu’aura duré l’action, une poignée serrée tout au plus, peut-être moins, une infinitésimale fraction de temps séquencée à l’infini, étirée puis fractionnée pulsation par pulsation, comme un cœur que l’on ralentit pour en sentir les battements plus profonds, plus lourds et conséquents, pour donner toute la densité au sort qui décide même au ralentit le plus extrême de ne pas infléchir le devenir nauséabond et spécieux de ce qui suit.
La suite vous la connaissez. Les arguments travestis en argumentaires, les dénégations en démentis, les explications en digressions. Et cette suprême et stupide posture qui et qui consiste à assurer ― en piétinant au passage les valeurs qui fondent par ailleurs toute la chimère du valeureux footballeur ― à l’interlocuteur trop ahuri ou trop veule pour ne rien rétorquer que bien entendu l’irlandais aurait fait de même. A ceci près qu’il ne s’agit pas en l’espèce de la conduite de l’irlandais dont il s’agit mais bel et bien de celle de nos gaulois de footeux.
C’est une affaire d’identité, une autre, celle d’une équipe qui représente et incarne le pays et au-delà la nation malgré nos réticences individuelles ou notre indifférence partisane. Nous irons au Mondial avec la réputation d’une place usurpée, d’un match que nous n’avons pas gagné, encore moins dominé et au cours duquel nous nous sommes distingués par une anémie du jeu remarquable. Or, l’équipe de France réunit actuellement en son sein la génération la plus complète et sans doute la plus aboutie en terme de talents individuels, pas une ligne où l’on ne puisse dénombrer poste pour poste des joueurs considérés comme les touts meilleurs en activité. Nous possédons au sein de notre collectif la plus singulière des combinatoires qui transforme n’importe quel joueur, par ailleurs pièce maîtresse dans un des prestigieux clubs européens, en une branche morte et méconnaissable dès lors qu’il évolue en bleu. L’on jugera mon propos exagéré ou caricatural, mais une observation attentive sur la posture de jeu de nos principaux participants in situ dans leur club, puis lors de leurs (médiocres) prestations dans le club France et l’on sera surpris de constater qu’il existe comme une effet inversement proportionnel. Nous produisons de la compétence individuelle que nous ne savons pas combiner, nous opérons comme s’il s’agissait de simplement additionner les talents pour que l’ouvrage se fasse. Nous oublions que la compétence collective, la sève d’un collectif de sport est une sorte d’alchimie qui dépasse et se présente par delà la somme des compétences personnelles. C’est une sorte de plus-value obtenue par synthèse et agrégation des profils individuels. Elle est faite de gestes et d’attitudes, d’une posture dans la confiance que l’on accorde au jeu et non aux normes qui le régissent. D’une chose qui est indéfinissable mais reconnaissable à ce que l’équipe montre sur le terrain, dans le volume de jeu qu’elle déploie, dans son appropriation de l’espace et la circulation du ballon, la création en mouvement.
Le style, ce différentiel qui sépare les grandes des petites équipes.
Forte d’un style poussif et inopérant, insipide et désespérante, l’équipe de France a perdu dans sa scabreuse qualification outre la face et la vergogne, l’opportunité d’avoir pu être l’unique équipe à se lever contre l’inique décision d’entériner le résultat de ce match.
Le Mainate
|